Lundi 28 avril 2025, peu après 12h30, une panne de courant d’une ampleur inédite a plongé l’Espagne et le Portugal dans le noir. Affectant des dizaines de millions de personnes sur l’ensemble de la péninsule ibérique, cette interruption brutale a privé l’Espagne d’environ 15 gigawatts d’électricité — soit près de 60 % de sa demande nationale. Des métros immobilisés aux hôpitaux basculant en urgence sur générateur, les conséquences ont été immédiates : paralysie des transports, perturbation des télécommunications, coupures dans les services essentiels et chaos dans la vie quotidienne. L’alimentation a été progressivement rétablie dans les heures qui ont suivi, et dès le lendemain matin, plus de 99 % de la demande était de nouveau assurée.
À ce jour, la cause exacte de cette panne massive reste inconnue. Red Eléctrica de España a évoqué deux « événements de déconnexion » majeurs, dont l’un, particulièrement violent, a provoqué une déconnexion massive du réseau, notamment depuis le système français. Des capteurs madrilènes avaient pourtant détecté une instabilité inhabituelle du réseau plusieurs heures avant la coupure, avec de légères fluctuations de tension. Si l’hypothèse d’un phénomène atmosphérique rare a été brièvement mentionnée, celle d’une cyberattaque a, quant à elle, été rapidement écartée par les autorités. Une commission spéciale a été mise en place pour faire toute la lumière sur cet incident d’ampleur continentale.
L’effondrement numérique : l’impact sur l’espace cyber et les TIC
Le premier choc d’une panne de courant généralisée se ferait sentir dans l’espace cyber. Internet s’éteindrait, les réseaux mobiles deviendraient muets et les lignes fixes cesseraient de fonctionner, isolant individus, entreprises et services d’urgence. Cette paralysie des communications entraverait la coordination des secours et amplifierait le chaos.
Les Technologies de l’Information et de la Communication (TIC) seraient fortement impactées par cette crise. La majorité des services numériques que nous utilisons quotidiennement — banque en ligne, commerce électronique, services administratifs — deviendraient inaccessibles, non pas à cause d’une défaillance des data centers, généralement classés Tier 3 et capables de fonctionner de manière autonome pendant plusieurs jours, mais en raison de l’indisponibilité des sites administratifs accueillant les utilisateurs. Plongés dans le noir, ces sites ne pourraient plus accéder aux systèmes d’information, paralysant ainsi les activités dépendantes du numérique. Les entreprises, tous secteurs confondus, subiraient alors des interruptions de service majeures, avec des conséquences sur la production, les communications internes et les transactions courantes.
Le secteur financier à l’arrêt : instabilité et risques accrus
Le secteur financier serait particulièrement vulnérable. Les systèmes de paiement électronique, les distributeurs automatiques et les plateformes de trading cesseraient de fonctionner ou ne seraient plus accessibles, paralysant les transactions financières. Une telle situation pourrait engendrer une instabilité économique majeure et une forte volatilité sur les marchés. L’inaccessibilité aux données et aux systèmes centraux des banques et assurances compromettrait leur capacité à fournir des services essentiels, à gérer les actifs. Même la blockchain, bien que décentralisée, ne serait pas totalement immunisée, puisqu’elle dépend de l’alimentation électrique des nœuds du réseau.
Le cloud dans la tourmente : données inaccessibles et vulnérables
Le cloud, pierre angulaire de nombreuses opérations numériques, subirait lui aussi un impact majeur. Les données et applications hébergées deviendraient inaccessibles. Le risque de corruption ou de perte de données resterait limité, les data centers étant conçus pour garantir la continuité de service, même en cas de crise, grâce à leurs infrastructures de secours autonomes. En revanche, une interruption brutale de l’accès aux systèmes d’information depuis les sites administratifs pourrait entraîner des dysfonctionnements dans les processus métiers. Par ailleurs, si les mesures de sécurité physique et logique sont maintenues dans les data centers, celles des sites utilisateurs pourraient être affaiblies, créant des vulnérabilités temporaires et augmentant les risques d’accès non autorisé.
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Une fenêtre de tir pour les cybercriminels : l’accroissement de la vulnérabilité
Paradoxalement, l’obscurité physique pourrait ouvrir une période d’opportunité pour les acteurs malveillants du cyberespace. Dans le chaos généré par une panne généralisée :
- Désactivation des systèmes de sécurité : les systèmes de surveillance, pare-feu et dispositifs de détection d’intrusion, dépendants de l’électricité, pourraient devenir inopérants ou fonctionner en mode dégradé. Ces angles morts faciliteraient les intrusions.
- Difficulté de détection et de réponse : les perturbations des réseaux de communication rendraient la détection d’une cyberattaque extrêmement complexe. La coordination des équipes de réponse serait également ralentie, augmentant les dégâts potentiels.
- Exploitation de la confusion : les cybercriminels pourraient profiter du désordre pour lancer des campagnes de phishing, de désinformation ou propager des malwares via des canaux alternatifs.
Préparer l’impensable : renforcer la résilience cyber face au risque de blackout
La panne survenue en Espagne et au Portugal doit servir d’électrochoc pour toute l’Europe. Elle souligne brutalement à quel point nos sociétés hyperconnectées reposent sur une infrastructure énergétique stable. La moindre défaillance peut provoquer une réaction en chaîne affectant tous les secteurs vitaux.
Il est impératif de tirer les leçons de cet événement et d’investir massivement dans des infrastructures critiques redondantes et résilientes. Une alimentation de secours fiable pour les data centers, les nœuds de communication et les infrastructures essentielles doit devenir une norme. Il convient également de mettre en place des plans de continuité d’activité solides, aptes à maintenir les fonctions critiques même en mode dégradé, et à garantir une reprise rapide. La culture de la sauvegarde régulière, diversifiée, y compris hors ligne et répartie géographiquement, doit être largement diffusée. Enfin, il est indispensable de développer des stratégies de cybersécurité spécifiquement pensées pour les contextes de crise énergétique, tout en renforçant la coopération entre acteurs publics, fournisseurs de services numériques, opérateurs d’énergie et experts cyber.
C’est par cette approche systémique, coordonnée et proactive que nous pourrons anticiper, limiter et gérer les effets d’un événement que l’on croyait encore, hier, très improbable.
L’exemple du gigantesque blackout d’août 2003 dans le nord-est des États-Unis et du Canada en est une autre illustration marquante : en quelques minutes, plus de 50 millions de personnes ont été privées d’électricité, paralysant les transports, les communications, les services publics et de nombreuses infrastructures critiques. Si les data centers ont globalement tenu grâce à leurs systèmes de secours, de nombreux sites utilisateurs et administrations ont été incapables d’accéder aux systèmes d’information, révélant à quel point une crise énergétique peut affecter l’ensemble de l’écosystème numérique. Ce précédent souligne la nécessité de repenser notre résilience collective face à des scénarios extrêmes, même jugés peu probables.
Continuité, résilience, sécurité : les nouveaux piliers réglementaires de l’Europe ?
Face à des événements d’une telle ampleur, la résilience ne peut plus être une option mais une obligation. Les réglementations européennes actuelles, comme DORA pour le secteur financier ou NIS 2 pour les entités essentielles et importantes, s’inscrivent dans cette logique. Elles imposent la mise en œuvre de plans de continuité d’activité (PCA) et de reprise après sinistre (PRA) capables de résister à des scénarios extrêmes, tels que des blackouts prolongés ou des coupures de réseaux critiques. Ces plans doivent non seulement assurer le maintien des fonctions vitales en mode dégradé, mais aussi permettre une reprise rapide et sécurisée. La directive CER complète cette approche en renforçant la protection des infrastructures physiques contre les menaces naturelles ou humaines. Toutefois, pour que ces dispositifs soient réellement efficaces, ils doivent être testés régulièrement en conditions réelles, adaptés aux spécificités de chaque secteur, et intégrés dans une stratégie de coordination intersectorielle. Car dans un monde où le cyber et le physique sont étroitement liés, anticiper l’impensable devient une nécessité réglementaire… mais surtout stratégique.
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