En 2025, la souveraineté numérique de l’Europe n’est plus une option stratégique, mais une nécessité. Face à la montée des tensions géopolitiques entre la Russie et l’Ukraine, aux ingérences étatiques et à la dépendance persistante aux géants américains du cloud, l’Union européenne accélère ses efforts pour construire une infrastructure numérique plus autonome, sécurisée et interopérable.
Pour les acteurs de la finance et de l’assurance, ces enjeux sont particulièrement critiques. Stocker, traiter ou sauvegarder des données sensibles dans un environnement extraterritorial n’est plus tenable à l’heure du Cloud Act, du renforcement des cyberattaques et de l’exigence réglementaire.
Qu'est-ce que le cloud souverain ?
Le cloud souverain désigne une solution d’infrastructure cloud contrôlée intégralement par des acteurs européens, sur le territoire européen, et opérée selon les lois de l’Union. Il repose sur un principe central : garantir la souveraineté des données, c’est-à-dire le contrôle total sur leur localisation, leur accès, leur traitement et leur protection.
Ce modèle devient une composante essentielle de la souveraineté numérique, notamment dans les secteurs régulés comme la finance, la santé ou la défense. En d’autres termes, il s’agit d’un cloud conforme aux exigences européennes, libre de toute dépendance juridique vis-à-vis de puissances étrangères. Sa définition repose donc à la fois sur des critères techniques, juridiques et opérationnels.
Avant d’envisager une stratégie de cloud souverain, il est essentiel de bien comprendre les principes de base posés par le modèle global du cloud : Qu’est-ce que le Cloud Computing ?
Pourquoi la souveraineté numérique est-elle importante ?
La souveraineté numérique européenne est une réponse directe à un risque stratégique : celui de perdre le contrôle sur ses données et ses infrastructures. L’importance vitale de cette autonomie ne fait plus débat, surtout dans un contexte où les données sont devenues une ressource économique, politique et sécuritaire majeure. Protéger les données, c’est aussi garantir l’indépendance numérique des institutions, la continuité des services publics et privés, ainsi que la résilience face aux cybermenaces. À cela s’ajoute une exigence démocratique : assurer aux citoyens et aux entreprises que leurs informations ne peuvent pas être saisies ou surveillées par des puissances étrangères sans cadre légal européen.
Pourquoi le cloud souverain devient-il incontournable ?
Aujourd’hui, plus de 70 % des données critiques des institutions financières européennes sont hébergées chez AWS, Microsoft Azure ou Google Cloud. Or, ces opérateurs restent soumis au droit américain, notamment au Cloud Act, qui permet aux autorités américaines d’exiger l’accès aux données, y compris lorsqu’elles sont stockées en dehors du territoire américain. Cette dépendance juridique pose une menace directe à la confidentialité, à la sécurité et à la conformité des opérations bancaires et assurantielles en Europe.
Face à ce constat, l’Europe multiplie les initiatives pour renforcer sa souveraineté numérique. Parmi elles, Gaia-X, le projet de cloud fédéré porté par plusieurs pays membres, ou encore EuroStack, une norme émergente visant à définir un cadre d’infrastructure cloud souverain, ouverte, interopérable et européenne.
EuroStack, vers une normalisation stratégique
Présentée comme une alternative crédible aux hyperscalers, la norme EuroStack ambitionne d’aligner l’ensemble des offres cloud souverain sur des critères stricts de sécurité, de transparence, d’indépendance technologique et de compatibilité réglementaire. Les fournisseurs comme NumSpot, Bleu (Orange-Capgemini-Microsoft) ou encore OVHcloud sont invités à s’aligner sur ces spécifications pour bénéficier du label de confiance européen.
L’objectif est double : garantir que les données critiques des entreprises européennes soient protégées contre toute forme d’extraterritorialité, et créer un écosystème cloud résilient et pérenne, en mesure de répondre aux exigences de souveraineté, tout en restant compétitif technologiquement. Le futur schéma de certification européenne, EUCS 2025, soulève toutefois des débats sur ses limites et son efficacité à garantir une véritable souveraineté technologique.
Comment garantir la souveraineté des données ?
La mise en œuvre de la souveraineté des données passe d’abord par le choix de prestataires certifiés. En France, la certification SecNumCloud délivrée par l’ANSSI constitue un gage de conformité aux standards de sécurité les plus élevés. Elle assure que les données sont hébergées et opérées par des entités européennes, sans transfert ou dépendance juridique externe. Cette certification est aujourd’hui devenue un critère central dans les appels d’offres publics et dans les projets critiques du secteur privé. En parallèle, le règlement général sur la protection des données (RGPD) reste un socle juridique fort : toute stratégie cloud doit garantir la conformité aux principes de minimisation, de finalité, de transparence et de traçabilité.
Quels enjeux pour la finance et l’assurance ?
Pour les RSSI et les DSI du secteur financier, la bascule vers des solutions de cloud souverain implique de repenser l’architecture de leurs systèmes d’information. Il ne s’agit pas seulement de déplacer des workloads, mais d’intégrer une stratégie complète qui conjugue sécurité, performance, conformité et coût.
Trois axes doivent guider cette transition :
1. Protection des données sensibles
Les établissements financiers manipulent des volumes massifs de données personnelles, transactionnelles, réglementaires. Garantir leur confidentialité et leur intégrité passe par un contrôle complet sur les lieux de stockage, les accès, la traçabilité, ainsi que les mécanismes de chiffrement. Le cloud souverain permet de reprendre le contrôle sur ces dimensions.
2. Conformité réglementaire renforcée
Avec l’entrée en vigueur de textes comme NIS2, le Digital Operational Resilience Act (DORA), ou encore le RGPD, les contraintes en matière de continuité d’activité, de redondance des services, et de notification en cas de faille se durcissent. Le recours à un cloud souverain certifié EuroStack ou SecNumCloud facilite les audits et le respect de ces obligations. L’application du règlement DORA impose justement aux institutions financières de renforcer la résilience de leurs services numériques, un objectif étroitement lié au recours à des infrastructures maîtrisées comme le cloud souverain
3. Équilibre coût / sécurité / agilité
Le principal frein reste le coût. Les offres souveraines sont souvent plus onéreuses que leurs équivalents hyperscale. Pourtant, cette différence s’explique par le niveau de service, de support, de localisation, et la promesse d’une résilience souveraine. Les DSI doivent intégrer ces critères dans leur analyse de risque global.
Quelles stratégies cloud pour les RSSI en 2025 ?
La stratégie cloud idéale en 2025 est hybride et contextualisée. Il ne s’agit pas d’opposer cloud souverain et cloud public, mais de définir des politiques de gouvernance précises : quelles données sur quel cloud, pour quels usages, avec quels niveaux de sécurité ?
Les RSSI doivent construire une cartographie claire des actifs critiques, identifier les dépendances aux fournisseurs non-européens, et anticiper les impacts opérationnels d’une rupture d’accès. Ils doivent également travailler en étroite collaboration avec les directions juridiques et métiers pour concilier innovation, conformité et maîtrise des coûts.
La maturité cloud ne se mesure plus seulement en termes de performance ou de scalabilité, mais en capacité à maîtriser sa chaîne de valeur numérique, à garantir la confidentialité des données et à répondre de manière souveraine aux exigences sectorielles.
L’essor du cloud souverain européen, soutenu par des projets comme EuroStack, répond à un impératif vital : protéger les infrastructures critiques contre l’instabilité géopolitique et les risques de dépendance stratégique. Pour les institutions financières et assurantielles, l’enjeu est de bâtir une stratégie cloud résiliente, conforme et alignée sur les nouvelles exigences européennes en matière de cybersécurité et de souveraineté. Pour affiner leur stratégie, les entreprises doivent aussi s’informer sur les grandes évolutions à venir en matière de cybersécurité, de souveraineté et d’architecture hybride présentées dans Le Cloud : Tendances de demain.
Adopter une vision claire du cloud souverain aujourd’hui, c’est préparer la résilience numérique de demain.
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