Le recrutement commence par une petite annonce ou un message privé sur un réseau social : un « employeur » recherche des personnes disposées à recevoir des virements sur leur compte bancaire personnel, puis à retransférer les sommes vers un autre compte, en conservant une commission au passage. La personne qui accepte vient de « prêter » son compte à un réseau criminel. Elle est devenue, dans le vocabulaire des enquêteurs, une money mule.
Le terme désigne les intermédiaires, conscients ou non, qui font transiter des fonds d’origine frauduleuse. Leur compte sert d’étape entre la victime d’une escroquerie et les bénéficiaires finaux, pour brouiller la piste de l’argent.
Des profils complices, négligents ou eux-mêmes trompés
Tous les intermédiaires ne mesurent pas ce à quoi ils participent. Europol distingue les mules complices, qui connaissent la nature de l’activité et en tirent un revenu régulier, des mules recrutées à leur insu, persuadées d’avoir décroché un emploi de « gestionnaire de paiements » ou de rendre service à une connaissance rencontrée en ligne. Entre les deux subsiste une zone grise : celui qui pressent que l’opération est irrégulière mais préfère ne pas poser de questions.
Certaines victimes d’escroqueries sentimentales sont ainsi transformées en mules sans le savoir, leur compte servant à réceptionner l’argent d’autres victimes.
Fausses offres d’emploi et promesses de commission
Les canaux de recrutement s’appuient sur des ressorts connus de l’ingénierie sociale :
- de fausses offres d’emploi à domicile (« agent financier », « chargé de transferts »), diffusées sur des sites d’annonces ou envoyées par courriel ;
- des approches directes sur les réseaux sociaux, souvent ciblées vers les étudiants et les jeunes actifs, avec la promesse d’un gain rapide contre un simple « service » ;
- des relations nouées en ligne, où la demande de réception d’un virement arrive après des semaines de mise en confiance.
La rémunération promise prend généralement la forme d’un pourcentage des montants qui transitent.
Le maillon d’encaissement des chaînes de fraude
Dans une fraude au président ou une compromission de messagerie professionnelle, le virement détourné arrive rarement sur le compte final des escrocs. Il est d’abord encaissé par une mule, puis fractionné et réexpédié vers d’autres comptes relais, souvent à l’étranger, avant conversion en espèces ou en cryptoactifs. Le même schéma clôt les escroqueries au faux conseiller bancaire ou les arnaques au faux support technique : les fonds détournés y transitent également par des comptes de particuliers avant d’être dispersés.
Chaque rebond complique la remontée de la piste financière. Lorsque la victime signale le virement, les fonds ont fréquemment déjà quitté le premier compte, et le rappel des sommes devient d’autant plus incertain que la cascade est longue.
Ce que risque la mule
Sur le plan judiciaire, faire transiter des fonds d’origine frauduleuse relève du blanchiment, un délit en droit français. La bonne foi invoquée est appréciée au cas par cas : une commission perçue pour des virements dépourvus de justification économique plaide rarement en faveur de celui qui l’a acceptée. Europol, qui coordonne des opérations internationales contre les réseaux de mules avec les polices et les banques européennes, rappelle que les intermédiaires identifiés s’exposent à des poursuites pénales même lorsqu’ils affirment avoir ignoré l’origine des sommes. La clôture du compte et des difficultés durables à nouer une nouvelle relation bancaire s’y ajoutent.
Les signaux observables côté banque
Côté établissements, la détection s’inscrit dans le dispositif de lutte contre le blanchiment de capitaux et le financement du terrorisme (LCB-FT), dont l’ACPR contrôle la mise en œuvre en France. Certains schémas reviennent dans les dossiers de mules : un compte récemment ouvert ou longtemps inactif qui reçoit soudain un virement important, suivi à bref délai de transferts sortants ou de retraits d’espèces, ou une succession de virements entre comptes de particuliers sans logique économique apparente. Selon l’analyse de l’établissement, ces constats peuvent conduire à un examen renforcé, voire à une déclaration de soupçon à Tracfin.
Les outils de détection des fraudes fondés sur l’apprentissage automatique aident à repérer ces ruptures de comportement à grande échelle. En amont du virement, les mécanismes de vérification du bénéficiaire (Verification of Payee) signalent au payeur une discordance entre le nom saisi et le titulaire réel du compte destinataire, ce qui complique certains scénarios d’encaissement.
Prévenir le recrutement et durcir l’entrée en relation
La sensibilisation vise d’abord les publics les plus démarchés, en particulier les personnes en recherche d’emploi. Le dispositif national Cybermalveillance.gouv.fr met à disposition des ressources grand public sur les escroqueries en ligne, utiles pour expliquer qu’une activité consistant à recevoir puis renvoyer de l’argent contre commission ne correspond à aucun emploi légitime.
L’autre levier se situe à l’ouverture de compte, car les réseaux exploitent aussi des comptes créés sous identité volée ou falsifiée. La robustesse des contrôles d’entrée en relation, confrontés à la fraude documentaire assistée par intelligence artificielle et à l’usurpation faciale dans les parcours KYC, conditionne la capacité d’un établissement à ne pas fournir lui-même l’infrastructure du blanchiment. L’Autorité bancaire européenne publie des orientations sur les facteurs de risque de blanchiment que les établissements financiers doivent intégrer à leur vigilance, y compris lors d’une entrée en relation à distance.

